Interview de Rémi Goulet, photographe capteur de témoignages

Photographe d'origine picarde, Rémi Goulet s'est établi à Belgrade où il aime à figer des instants sur pellicule, capteurs et tout appareil lui permettant de recueillir des témoignages de la vie qui l'entoure. Portrait d'un artiste à part, qui s'est confié à Romain Jolivel avant sa venue au festival Pose partage 2015…

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Rémi Goulet, vous êtes photographe, vous êtes originaire de la Somme mais vous êtes aussi passé par Paris et Belgrade, vous avez publié des livres en auto-édition… Que pouvez-vous nous dire d’autre sur vous ? Pouvez-vous vous présenter en quelques mots ?

Bonjour, je suis effectivement picard, j’habite à Belgrade avec ma compagne (serbe) l’hiver et je travaille en France du printemps à l’automne dans un job qui m’invite au voyage et à la photo en France : je conduis une voiture qui fait des photos.

Vous avez photographié beaucoup de concerts à vos débuts. Est-ce ce domaine qui vous a amené à la photo ? Comment votre pratique a-t-elle évolué ensuite, pour passer des concerts à d’autres sujets photographiques ?

Oui, c’est la photo de concert ou son prétexte : j’ai d’abord essayé de séduire une femme en m’appropriant le Pentax de mon père pour aller à un concert de Jazz à Péronne. La jeune femme fut séduite mais les photos ratées. Pas rancunière, elle m’a alors prêté son Nikon. J’ai commencé par beaucoup de portraits flous (qui ne me coûtaient rien en tirages…). J’ai mis de longues années à faire souffrir mes amis puis j’ai déménagé à Nantes, j’ai fréquenté de nouveau les concerts, commencé à me créer quelques amitiés avec des musiciens.

J’avais l’occasion de tester gratuitement les boitiers de la Fnac où je travaillais le week-end, j’ai pu me faire une pratique et une certaine discipline (sur le nombre de bières, les diaphs à utiliser selon la photo en vue, la mesure spot, la balance des blancs, tout en mode manuel, etc…). Et depuis, je vacille entre différents sujets mais les principaux restent le portrait et les photos de concerts, j’aime aussi juste me laisser aller à la lumière et à ce qu’elle dessine sur les murs. Mon métier me demande parfois d’attendre de laisser passer les nuages, alors je regarde courir leurs ombres sur le sol et j’en profite pour aller faire des photos.

Rémi Goulet

Le livre VII, © R. Goulet

Vous travaillez énormément en argentique. Est-ce que vous shootez aussi en numérique ? Dans quels cas préférez-vous l’un plutôt que l’autre, et pourquoi ?

En fait, au fur et à mesure, je shoote de plus en plus en numérique. Le fait d’avoir toujours sur moi mon Ricoh GR (ou très souvent aussi mon iPhone) et de voir le résultat tout de suite m’a rendu fainéant, j’ai de moins en moins le réflexe de sortir mon Mju, un Holga ou un Nikon du sac. Mais j’ai toujours dans le sac un argentique, je vais les utiliser sur des photos plus romantiques ou alors je peux aussi très bien passer une journée à Belgrade à me balader en voiture dans la ville pour repérer des endroits où je vais poser mon Horseman et faire quelques photos de l’environnement bétonneux de cette ville.

Comment gérez-vous les développements argentiques : vous faites appel à un labo, vous faites tout vous-même,… ? Pour quelles raisons ?

J’ai déménagé tellement souvent que tout ce qui concerne la chimie argentique est devenu une épine dans le pied, il fut même un long moment où je n’avais plus du tout la possibilité de faire de noir complet et j’ai depuis laissé totalement le développement aux labos comme Négatif Plus, Picto ou Agelia sur Nantes mais pour le noir et blanc, je me tâte à demander à un ami parisien de gérer les développements.

Vous photographiez aussi bien des paysages que des portraits, ou des scènes de lieux abandonnés. Quelle est votre approche dans ces trois domaines au niveau de la prise de vue : des repérages, des recherches, ou plutôt des instants capturés sur le vif ?

Les paysages et les photos de l’exposition sont totalement issues de l’influence de mon métier, certaines sont repérées après un ou deux passages mais souvent j’improvise. Je crois que l’écoute du jazz m’a beaucoup appris sur le fait de savoir ses gammes pour pouvoir improviser. Pour les portraits aussi, j’improvise. J’ai été photographe sur de gros événementiels où on me demandait du répertoire technique mais on me laissait faire des photos d’ambiance, c’est une bonne école pour le concert et les portraits.

Mon principe est de rendre beau ce que je trouve beau, je ne sais pas si j’y arrive à chaque fois mais j’essaye.

Beaucoup de vos photos jouent avec des détails, il y a des mélanges de couleurs, de textures, de formes. Peut-on selon vous trouver de la beauté partout si l’on sait comment regarder ?

J’ai envie de répondre par une citation d’une des plumes du poète portugais Fernando Pessoa : « Parfois, en certains jours de lumière parfaite et exacte, où les choses ont toute la réalité dont elles portent le pouvoir, je me demande à moi-même tout doucement pourquoi j'ai moi aussi la faiblesse d'attribuer aux choses de la beauté. » Alberto Caeiro

C’est assez contemplatif et ça colle bien à mon caractère.

Mon principe est de rendre beau ce que je trouve beau, je ne sais pas si j’y arrive à chaque fois mais j’essaye. Lorsque je fais un portrait, je fais pareil, j’essaye de mettre mes sentiments pour l’ami en photo dans la photo. Mais c’est mon goût qui est comme ça. Il y a des gens qui rendent de belles femmes encore plus belles et de belles choses encore plus belles, je suis fainéant, je regarde ce qui est autour de moi.

Quels artistes influencent votre travail, que ce soit dans la photographie ou d’autres domaines ? D’où vient votre inspiration de manière générale ?

Beaucoup de poètes font ma base : Baudelaire, Rimbaud, Pessoa. Beaucoup de peintres, je pleure aisément devant un Monet. En photographie, j’ai beaucoup aimé Bernard Faucon au début, ainsi qu’Edward Weston. Et comme influence avérée et assumée, il y a Philippe Pache. Ensuite, je suis assez fan de photographies, j’ai assez souvent fait la promotion sur le net de photographes picards comme Pascal Lando, Mathieu Farcy ou Camille Caulet. En photographe contemporains et français, je suis aussi très fan de Franck Juery et de son imaginaire.

J’écoute beaucoup de musique (rock, jazz, pop, rap, beaucoup de musique baroque et romantique). Mais le principe de base, c’est l’improvisation.

Qu’essayez-vous de transmettre avec vos photos : vous cherchez à apporter des émotions, des messages, des réflexions, des témoignages ? En d’autres termes, pourquoi prenez-vous des photos ?

En premier lieu, j’essaye de me faire plaisir. Ce que je montre est plutôt du registre du témoignage, parfois, c’est un témoignage de ce que je peux voir de notre monde, parfois c’est plus du registre de mes émotions. Je suis capable de m’ébahir devant un mur. Il paraît que chez Proust des peintres mourraient devant des tableaux flamands. Je n’en suis pas loin.

Vous allez présenter cette année au festival une série intitulée « l’éternel détour ». Ce titre correspond également à deux ouvrages que vous avez auto-publiés. Pouvez-vous nous parler un peu de ces séries : comment sont-elles nées, que racontent-elles ?

Ah ! (j’ai un peu changé et détourné le titre)

L’éternel détour est un titre que j’ai trouvé lorsque j’ai dû joindre deux expositions précédentes qui joignaient des photos de lieux abandonnés (urbex) avec des photos où j’utilisais un prototype de Camera Obscura devant un autre appareil photo pour faire un effet de projection instantané. J’ai décidé de le garder parce qu’il s’est avéré qu’il collait bien et qu’il rejoignait à la fois Nietzsche et un autre auteur français.

Les photos que je présente sont issues de mes divagations professionnelles. En résumé, mon travail ne suit pas de parcours, je me fais mon parcours dans ma tête, je chante, je regarde autour de moi et je déclenche.

Avez-vous des projets, en cours ou à venir, dont vous pouvez nous parler ?

Une petite expo de concert pour un ami nantais organisateur de concerts, fondateur de cultures bar-bars. Une grosse expo ou livre de photos de concerts (jazz, rock indé, musiques improvisées ou inidentifiables) pour regrouper mes photos préférées ou des photos publiées dans des publications étrangères.

Pensez-vous que l’essor du numérique soit lié, de quelque manière que ce soit, à l’invention des shampoings antipelliculaires ?

Je déconseille le shampoing antipelliculaire pour tout appareil photo numérique, je préconise l’emploi de rakija (eau-de-vie) d’abricot ou en cas de besoin urgent de tsipouro (apéritif anisé grec). Avec modération et du saucisson.


Propos recueillis par Romain Jolivel (Meuble)

Bio express

Natif de Péronne, c'est après avoir arpenté Paris et Nantes que Rémi Goulet s'installe à Belgrade. C'est alors qu'il « s'ennuyait » pendant des études de biologie à Amiens qu'il découvre la photo pendant un concert de jazz : en une soirée, il « ratera » ses deux premières pellicules. À force de persistance, d'abord par des séries de portraits flous qui ne coutaient pas grand chose en tirage, puis via une collaboration avec le sculpteur picard Albert Hirsch, il commence à faire des photos pendant les festival de jazz d'Amiens et celui de Banlieues Bleues. Plus tard, il collaborera avec le festival Cable#, les assos Back To Garage et le Thermogène de Nantes, puis avec les Assos Art Sonic de Montaigu et K-Fuel de Rennes…

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